10 octobre 2025
Quo vadis ? De la fin de la « démocratie » et de l’aube de la « société magique » (3)
Selon une théorie historique qui me paraît ne pas être sans fondement, l’État — comme nous appelons génériquement aujourd’hui la forme d’organisation et de fonctionnement de la société humaine (en fait toutes les formes d’organisation humaine, des tribus aux États modernes) — se fonde sur
L’AUTORITÉ / LA FORCE — le droit de l’État d’imposer sa volonté par la force à ses sujets et de CONTRÔLER LA VIOLENCE ; et sur
LA BUREAUCRATIE / LA CONNAISSANCE — la science de l’administration courante des affaires de la communauté et de ses ressources, et de CONTRÔLER LA CONNAISSANCE.
Le troisième, LE POUVOIR CHARISMATIQUE — l’ascendant d’un personnage aux traits exceptionnels (force, habileté militaire ou administrative) sur la communauté — est apparu quand et où les sociétés humaines ont renoncé à la forme d’organisation de l’État théocratique ou dynastique. Ce « POUVOIR CHARISMATIQUE » est propre aux SOCIÉTÉS HÉROÏQUES, type de sociétés dont fait partie aussi la société où nous vivons, ce que nous appelons aujourd’hui la « SOCIÉTÉ DÉMOCRATIQUE » (je sais, cela peut paraître choquant, mais c’est ainsi !).
Aujourd’hui la majorité des anthropologues et des historiens sont arrivés à la conclusion que les premières formes d’organisation humaine furent de nature théocratique, le but de l’existence des premiers États étant l’agrégation des ressources non pour les chefs « civils » ou pour la communauté, mais principalement pour les rites dus à la divinité et pour le culte des morts. Ce n’est qu’après que les temples et les tombeaux fussent pourvus que les ressources étaient distribuées au pouvoir temporel. Les preuves archéologiques recueillies dans le monde entier depuis la période prédynastique et protodynastique de l’Égypte (environ 4000-3100 av. J.-C.) indiquent invariablement la même réalité : de la bière et du pain levé de l’Égypte antique, aux dépôts de céréales et aux systèmes d’inventaire de Mésopotamie, jusqu’aux trésors amassés sous d’énormes tumuli de terre par les autochtones de la vallée de l’Ohio à la période Adena (environ l’an 1000 av. J.-C.) pour l’usage exclusif des prêtres et des chamans, toutes les sociétés humaines anciennes avaient initialement pour centre de pouvoir le pouvoir SACERDOTAL, celui qui tenait sous son contrôle la spiritualité et la CONNAISSANCE (avec l’effet secondaire de la maîtrise de l’administration).
Dans un processus qui dura quelques milliers d’années, le contrôle de la société fut repris aux prêtres par les guerriers, ceux-ci faisant prévaloir la FORCE/AUTORITÉ sur la CONNAISSANCE/ADMINISTRATION, non toutefois sans « emprunter », en réalité reprendre, l’attribut de la CONNAISSANCE à l’autorité sacerdotale, en le combinant indissolublement avec la FORCE/AUTORITÉ. Et voilà comment, de l’Égypte de la Première Dynastie avec ses Pharaons descendants des dieux jusqu’au Pérou, de la Mésopotamie dynastique ancienne — formée de dizaines de cités-États, chacune gouvernée par son propre roi guerrier charismatique doté de qualités individuelles que l’on disait reconnues aussi par les dieux — jusqu’aux souverains *ajaw* mayas de la période classique, « ces rois ne prétendaient presque jamais être eux-mêmes des dieux (à l’exception des pharaons), mais plutôt les aides de camp des rois et parfois leurs défenseurs héroïques sur terre : bref, des délégués du pouvoir souverain qui résidait (encore) de droit dans les cieux. » La souveraineté, en dernière instance, n’appartenait qu’au Ciel, aux Dieux !
Par exemple dans la Chine antique, à la période Shang tardive (1200-1300 av. J.-C.), le royaume avait sa capitale à Anyang, ville conçue comme « une ancre cosmologique pour tout le royaume, projetée comme une scène grandiose pour les rituels royaux » et où (!!!) la divination revêtait une importance exceptionnelle. Pratiquement, toute décision royale — qu’il s’agisse de guerre, d’une alliance ou même de questions banales — ne pouvait être prise que si elle était approuvée par les autorités suprêmes, à savoir les dieux et les esprits ancestraux — l’attribut sacerdotal de la CONNAISSANCE déterminant, ou seulement justifiant, les décisions du détenteur des attributs FORCE/AUTORITÉ, du héros charismatique qu’était le roi.
Cette légitimation et cette justification de la FORCE/AUTORITÉ détenue (et manifestée parfois par des actes de violence exceptionnelle, doublée de la création d’une machinerie sociale et administrative complexe) et exercée directement par les « héros charismatiques » au moyen de la CONNAISSANCE d’une élite sacerdotale, je l’appellerais SOCIÉTÉ MAGIQUE.
Cette SOCIÉTÉ MAGIQUE n’était plus une société sacerdotale (où, du point de vue social, il y avait une hypertrophie des principes de la CONNAISSANCE et de l’ADMINISTRATION et une absence complète de politique compétitive), ni une société conduite exclusivement par des héros charismatiques, comme le seront les sociétés post-homériques (n’oublions pas que dans le monde homérique les héros étaient encore « possédés », « habités » ou parfois directement sous le contrôle total des dieux !) et jusqu’au XXIᵉ siècle.
La SOCIÉTÉ MAGIQUE était une combinaison des deux sociétés, où une CONNAISSANCE CACHÉE ou INDISPONIBLE À LA GRANDE MASSE DES HOMMES (cela commence-t-il à vous dire quelque chose ? Rappelez-vous l’ère COVID et la « connaissance cachée » des hommes de science, dont nous parlerons plus bas !) JUSTIFIAIT LES MESURES AUTORITAIRES, ABSOLUES ET INCONTESTABLES DU POUVOIR TEMPOREL, DU « HÉROS CHARISMATIQUE » QUI DÉTENAIT EXCLUSIVEMENT LES ATTRIBUTS DE LA FORCE ET DE L’AUTORITÉ.
La SOCIÉTÉ MAGIQUE s’est éteinte peu à peu, remplacée par la SOCIÉTÉ HÉROÏQUE, société dominée pendant plus de deux mille ans par des « HÉROS CHARISMATIQUES » qui détenaient le POUVOIR soit par prise de force, soit par désignation, soit par voie héréditaire, et qui exerçaient de manière absolue et apparemment discrétionnaire la FORCE et l’AUTORITÉ.
Parvenus enfin à nos jours, nous constatons que les régimes que nous appelons démocratiques depuis un siècle et demi ont pour trait prédominant l’HÉROÏSME et le CHARISME DES DIRIGEANTS ÉLUS. Pratiquement, c’est en cela que consistent les « ÉLECTIONS » : le choix parmi un certain nombre de personnes détenant théoriquement des qualités spéciales sinon exceptionnelles — HABILETÉ DANS LES AFFAIRES ADMINISTRATIVES, ÉTAT DE SANTÉ, PROBITÉ PROFESSIONNELLE ET SOCIALE — le tout doublé de deux traits : l’un expressément et explicitement admis, la probité morale et familiale, et l’autre implicite et rarement reconnu comme un avantage — L’ASPECT PHYSIQUE ! Tous ces éléments nous font CHOISIR LES HÉROS DE NOS JOURS, qu’ils soient conseillers locaux, maires, présidents de Conseils régionaux (départementaux en Roumanie), parlementaires ou Présidents — ils sont tous nos « HÉROS », que cela nous plaise ou non de l’admettre.
Oui, car bien qu’il nous soit peut-être difficile de l’admettre, NOS DIRIGEANTS SONT NOS HÉROS… que nous dotons du droit de conduire autoritairement nos destins pour des périodes déterminées, acceptant qu’en leur nom (n’oublions pas que la formule classique conférant force exécutoire à une décision de justice est « NOUS, PRÉSIDENT DE LA ROUMANIE » !) nous soyons punis si nous enfreignons les lois de l’État qu’IL dirige au moins symboliquement.
Et voici maintenant probablement l’élément le plus surprenant de ce que nous appelons la société démocratique : bien qu’elle soit une société éminemment « HÉROÏQUE », elle a continué de garder en elle un germe, un embryon, de ce que j’ai appelé la SOCIÉTÉ MAGIQUE : « LE POUVOIR DES DIEUX » qui légitimait et mandatait les « HÉROS » de la première « SOCIÉTÉ MAGIQUE » a été remplacé par « LE POUVOIR DU PEUPLE » qui légitime et mandate les « HÉROS » de nos jours. Ainsi, nous tous RESPECTONS LES ORDRES DE NOS HÉROS QUE NOUS AVONS CHOISIS, étant en même temps absous de la responsabilité morale des actes commis en exécution de ces ordres et nous y soumettant inconditionnellement, même quand nous savons qu’ils nous font du mal… une constante de l’exercice de tout pouvoir est l’obéissance et la soumission devant celui qui exerce le pouvoir, de la part de la majorité de ceux, nombreux, qui se trouvent à la base de la pyramide du pouvoir. Il en est ainsi depuis que le monde est monde… seulement, aujourd’hui, dans la société HÉROÏCO-MAGIQUE où nous vivons, nous acceptons le pouvoir et ses éventuels abus parce que c’est nous qui avons donné le pouvoir au HÉROS / aux HÉROS et parce que, pour une période déterminée, nous ne pouvons retirer les attributs de la FORCE et de l’AUTORITÉ aux « HÉROS » dont nous les avons investis. Si cette constatation vous paraît « étrange »… eh bien, elle l’est ! Mais elle est en même temps la preuve que vous faites encore partie de la « magie » de ce système « HÉROÏQUE » dont l’unique but est l’exercice du POUVOIR ! Non la représentation, non notre protection et notre soin, à nous de la nation qui avons légitimé et mandaté nos « HÉROS », mais seulement l’exercice du pouvoir — pour et dans l’intérêt de celui ou de ceux qui détiennent le POUVOIR.
Cela vous paraît triste ? Hélas, je crois que l’avenir nous réserve quelque chose d’encore plus dramatique, car nous sommes au point où l’humanité se réoriente vers une société éminemment « MAGIQUE », où nous, citoyens de la base de la pyramide sociale, jouerons un rôle encore plus décoratif qu’à présent. Oui, ce n’est que maintenant, après avoir établi des repères et des sphères pour des notions comme « pouvoir » et « État », éléments primordiaux de l’organisation de la société humaine, et les attributs du pouvoir (AUTORITÉ/FORCE, CONNAISSANCE/ADMINISTRATION et HÉROÏSME/CHARISME), que nous commençons à approcher le cœur brûlant du problème exposé dans le titre : « la fin de la démocratie et l’aube de la société magique ». (À SUIVRE)
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