20 mai 2019
Commençons la semaine par le haut
« LA PENSÉE MÉTAPHYSIQUE DANS LA POÉSIE ÉMINESCIENNE
Le destin et la fonction d’un poète sont liés, de manière souveraine, à l’aspect qualitatif transcendant du « silence dans les mots » ; là où le mot est l’absence du Silence divin et où la lumière est l’absence, en des mesures hautement cachées, des Ténèbres suprêmes. Toujours unique et irrépétable, incomparable avec lui-même à chaque pas dans l’éternité, il supprime des frontières conceptuelles et fonde noétiquement notre être, qui tend irrépressiblement vers l’Absolu. La rigueur de sa démarche est au-dessus de tout, car nous ne connaissons aucun autre acte humain qui ressemble, à cet égard, à cette manière de « faire sortir du non-être ce qui a de l’être » — comme Platon définit dans le *Banquet*, 205b, le terme *poiein* — par le reflet dans la création du *logos* divin.
C’est pourquoi toute approche de la poésie d’Eminescu sous l’angle d’un courant littéraire, de la théorie et de l’histoire littéraires en général, est décisivement partielle, superficielle, peut-être efficace esthétiquement, mais assurément dépourvue de profondeur et d’apport spirituel authentique. Les années de véritable apprentissage dans les « disciplines graves et sublimes de l’esprit » ont porté leurs fruits d’une manière tout à fait particulière et exceptionnelle : elles ont stimulé des dispositions intellectuelles uniques, redimensionné une vision qui se révélait dès l’adolescence solide et de grande altitude, reconfiguré des constellations de valeurs spirituelles qui ont trouvé en lui leur plus brillant interprète, véritablement « inspiré et En-spirité », la voix auguste par laquelle elles se sont déversées dans le monde comme une lumière bienfaisante et bénie.
Il y a dans notre littérature, indiscutablement, des poètes de génie ; Eminescu est cependant « le poète absolu » !
La lyrique éminescienne témoigne d’altitudes spirituelles, de dispositions intellectuelles qui prouvent assurément une compréhension subsumant admirablement l’horizon philosophique et l’horizon théologique : le poète nous offre, en langue roumaine, l’expression la plus vaste et la plus haute de la métaphysique ; et ce qui est tout à fait exceptionnel, c’est qu’il dépasse la prétendue métaphysique comprise, dans une certaine mesure superficiellement, par les philosophes allemands de la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle et de la première moitié du suivant (Kant, Hegel, Schopenhauer, etc.), réduite pendant quelques siècles à son sens le plus superficiel, celui d’« ontologie de la réalité au-delà de la matière », en lui rendant, dans l’expression poétique, tout son sens de « connaissance de l’Universel, de l’Absolu, de l’Infini », tel qu’il l’a découvert dans ses études approfondies des doctrines orientales, en particulier hindoues et bouddhistes. Bien que nous n’ayons pas de preuves claires qu’il ait connu l’œuvre de Maître Eckhart (1260-1327), il est on ne peut plus clair qu’il distinguait entre le Principe Absolu (nommé par M. Eckhart *Gottheit*) et son aspect manifesté de Créateur et Ordonnateur universel (ou Dieu, nommé par le grand mystique rhénan *Gott*), ce qui est propre à une perspective métaphysique authentique. Bien que le terme comme tel soit repris d’Aristote, par lequel celui-ci désignait « les écrits d’après le traité *Physica* », nous ne savons pas très bien ce qu’il avait conservé de la doctrine métaphysique véritable de son maître, Platon ; mais le fait qu’il désigne la « forme » par le terme *eidos* — « idée, essence » — de provenance platonicienne, démontre ce qui vient d’être affirmé.
Et sans qu’il soit nécessaire de recourir au contenu métaphysique des doctrines hindoues, nous montrerons que Platon lui-même a une telle perspective, qui ressort abondamment des dialogues *La République* (509b 6-10), *Parménide* (137c4-142a8) et *Le Sophiste* (244e-245b). Les néoplatoniciens — Plotin, Porphyre, Proclus, Damascius, Jamblique — continueront en ce sens.
Le vers éminescien est on ne peut plus limpide :
1. Au commencement, quand il n’était ni être ni non-être, 2. Quand tout était absence de vie et de volonté, 3. Quand rien ne se cachait, bien que tout fût caché… 4. Quand, pénétré de Soi-Même, reposait l’Impénétré. 5. Fut-ce un abîme ? un gouffre ? une immense étendue d’eau ? 6. Il n’y eut pas de monde conçu ni d’esprit pour le concevoir. 7. Car c’était une ténèbre comme une mer sans rayon, 8. Mais il n’y eut rien à voir ni d’œil pour la voir. 9. L’ombre des choses non faites n’avait pas commencé de se déployer, 10. Et, apaisée en elle-même, régnait la paix éternelle !…
(M. Eminescu — *Première Épître*).
Tous les éléments d’une perspective, d’une pensée métaphysique sont présents :
— Le Principe Absolu comprend également l’Être — comme principe de la manifestation universelle — et ce qui est au-delà, en dehors de lui, réalité que nous ne pouvons désigner que par un terme négatif : le Non-Être (et non le Néant, pour éviter le sens de « manque » de l’Être et souligner celui d’« absence » de l’Être), car nous n’avons aucune « commune mesure cognitive avec cette réalité ». L’expression éminescienne est de forme négative (vers 1) par une démarche apophatique, car l’affirmation d’une Réalité suprême, indescriptible, est impossible étant donné son infinité — or l’affirmation est par excellence une mise en évidence indirecte de limites concevables par l’intermédiaire desquelles puisse être identifié cognitivement l’« objet du processus de la connaissance ».
— Le Principe Absolu est la Possibilité universelle, celle qui contient le Tout virtuel, par une affirmation, cette fois, de sens illimité (vers 3) : dans la Possibilité universelle rien « n’est caché », car la dualité « occultation — manifestation » n’existe pas ; mais, en même temps, cet état ne peut être que celui de la Non-Manifestation absolue.
— Le Principe Absolu est l’Ipséité suprême, autrement dit « il est ce qui est en soi », sans distinction ni qualité, dans un état de virtualité parfaite, dont n’est pas absente une certaine « tension » qui peut se « détendre » par l’Être comme principe de la manifestation universelle (vers 4).
— Cet état principiel antérieur à toute manifestation est désigné dans les traditions de consistance métaphysique comme « les Ténèbres supérieures ou divines » (vers 7). L’absence de la Lumière (créatrice : *Fiat Lux !*) est exprimée par le manque de son élément constitutif et dynamique : *sans rayon*, indiquant par là la pureté et la perfection décrites apophatiquement.
— Le Plérôme (la Plénitude divine) est exprimé poétiquement, sous la forme de la Virtualité archétypale initiale (vers 9) ; autrement dit, non les choses, les réalités secondes qui vont être créées, mais leurs « schémas » essentiels, par ce qu’elles ont d’« incréé » : leur essence, qui par l’apparition de la Lumière créatrice est présente dans l’« ombre » de la chose créée ; les traditions spirituelles nomment ces « possibilités » essentielles « ombres » ou « signes ».
— Enfin, le fragment cité s’achève par l’expression souveraine : *la paix éternelle* (vers 10) ; elle nous rappelle une formulation sapientielle appartenant à l’un des plus grands maîtres spirituels du taoïsme, Lie-Tseu : « L’état de paix dans le Vide est un état indéfinissable. » Or, « la Grande Paix » (*as-Sakīnah* en arabe, *Chaturtha*, « le quatrième état » dans la *Mandukya Upanishad*, etc.) est l’expression de la Suprême Plénitude, qui est le Vide, ou la suprême Indistinction. L’éternité est l’absence du temps, de la durée, dont l’expression imparfaite — au sens platonicien — est la perpétuité ; la perpétuité est un substitut d’éternité, disait V. Lovinescu.
Comme il est naturel pour toute ontogonie et cosmogonie traditionnelle, la Manifestation universelle est décrite par l’action directe de son principe : l’Être — bien qu’il demeure en soi non manifesté, depuis « les commencements » ou « dans les commencements » —, en raison de la tendance, de la tension virtuelle (vers 10) qui préexiste dans la Possibilité universelle :
1. Mais soudain un point se meut… le premier et le seul. Le voici, 2. Comment du chaos il fait une mère et devient lui-même le Père… 3. Ce point de mouvement, bien plus faible qu’un grain d’écume, 4. Est le maître sans bornes sur les bornes du monde… 5. Dès lors la brume éternelle se défait en lambeaux, 6. Dès lors surgissent le monde, la lune, le soleil et les éléments… 7. Dès lors et jusqu’à ce jour des colonies de mondes perdus 8. Viennent des horizons gris du chaos par des sentiers inconnus 9. Et, en essaims lumineux jaillissant de l’infini, 10. Sont attirées à la vie par un désir sans bornes.
(M. Eminescu — *Première Épître*)
La transformation, la mise en ordre du Chaos primordial ; le « pèlerinage » de la Lumière créatrice qui opère dans les Ténèbres des distinctions primaires et principielles du point de vue cosmogonique et cosmologique ; la multitude des mondes créés, nés d’un souffle cosmique produit par la « contraction » universelle comme un « tsunami » revenant sur lui-même à chaque pulsation, à l’image du scénario divin de la Kabbale lurianique, issue des mystères d’une étendue sans fin d’une remémoration du Démiurge, de la brume de l’abîme d’un dessein inconnu. Telle est la Création, l’acte divin fondamental qui a pour résultat « le monde », dans toute son ampleur, avec son manque de « fondement propre », avec son caractère illusoire et continuellement changeant ; son caractère contingent, immanent, en contraste avec le Transcendant, et de la consistance « du rêve, de la fumée, d’un parfum » (comme disait Djalâl ad-Dîn Rûmî) ; un « rêve » qu’il t’est impossible de comprendre dans la vastitude de sa signification, comme se le demandait un autre grand maître spirituel taoïste (Tchouang-tseu) : « Suis-je celui qui a rêvé qu’il était un papillon, ou un papillon qui rêve maintenant qu’il est Tchouang-tseu ? » ; et, comme dans cette « parabole », la réponse t’est soufflée sans tarder : « Ni l’un ni l’autre ; ce n’est qu’une modification transitoire et illusoire de l’Absolu ! »… ou autrement dit : cela n’a aucune importance !
Le terme, le concept sanscrit *Maha Maya* (« la Grande Illusion [universelle] » — *Shakti*, ou aspect féminin du Principe au niveau de la création, donc séparée de son Seigneur, et par conséquent de sens inférieur et exclusivement cosmique) ne peut être décrit ni rendu mieux qu’Eminescu ne le fait :
1. Dans cette immensité nous tournoyons, oubliant tout à fait 2. Que ce monde entier est un instant suspendu, 3. Que derrière lui et devant lui les ténèbres se montrent. 4. Comme la poussière joue dans l’empire d’un rayon, 5. Mille fils violets qui cessent avec le rayon, 6. Ainsi, dans la nuit de l’éternité, à jamais profonde, 7. Nous avons l’instant, nous avons le rayon, qui dure encore un peu… 8. Qu’il s’éteigne, et tout périt, comme une ombre dans le noir, 9. Car l’univers chimérique est le rêve du non-être…
(M. Eminescu — *Première Épître*)
Le caractère contingent, évanescent de la création est évident ; bien plus, apparaît aussi la « suspension initiale » (vers 4), connue dans la tradition ésotérique islamique sous le nom de *habâ* et dans la philosophie grecque ancienne sous celui de *Hylè*, ce qui constitue une preuve de plus du mode traditionnel authentique dans lequel le poète pense. Dans le même fragment nous avons aussi indiquées les deux conditions limitatives et déterminantes de la Genèse, en tant qu’elles se manifestent principiellement (vers 7) : l’instant, générateur de durée, lui-même à l’état pur, non dimensionnel ; et le rayon, comme *topos* générique de l’étendue, de l’embrassement spatial — rayon de Lumière produisant, par le *Fiat Lux*, le plan de référence et de constitution de l’Existence universelle.
Et comme la vie de ce monde, avec ses cycles et sous-cycles de manifestation, a un parcours régressif — de l’âge d’or à celui de fer, de l’âge paradisiaque à celui de la totale dégénérescence — jusqu’à sa réintégration dans le Principe, le poète nous présente le scénario apocalyptique, tel que nous le trouvons, en son essence, dans tous les textes sacrés des traditions, qu’elles soient religions ou traditions de consistance métaphysique.
1. Le soleil qui aujourd’hui est fier, il le voit triste et rouge 2. Se refermant comme une plaie parmi les nuages obscurs, 3. Il voit toutes les planètes geler et se jeter rebelles dans l’espace, 4. Échappées aux rênes de la lumière et du soleil ; 5. Et l’iconostase du monde s’est noircie en ses profondeurs, 6. Comme les feuilles d’automne toutes les étoiles ont péri ; 7. Le temps mort étend son corps et devient éternité, 8. Car rien n’arrive dans l’étendue déserte, 9. Et dans la nuit du non-être tout tombe, tout se tait, 10. Car, apaisée en elle-même, recommence la paix éternelle… ……………………………………………………..
(M. Eminescu — *Première Épître*)
Le fragment cité résonne impeccablement avec une strophe de l’*Ébauche d’un serpent* de Paul Valéry, où « l’univers n’est qu’un défaut [une impureté, dans le contexte] / Dans la pureté du Non-être » ; par conséquent toute l’existence de l’univers est sous le sceau de la fin, de l’expiation de cette imperfection, suggérée au vers 2 par le mot *plaie*, qui est la Manifestation universelle face à la Non-Manifestation principielle, absolue, face à la Grande Paix. Du reste, un prophète a fait l’affirmation suivante : « Le péché originel est l’existence même ! », « péché originel » qu’il ne faut pas entendre au sens moral — incompatible avec la perspective métaphysique — mais en celui que lui donne Platon, c’est-à-dire en relation avec la perfection et le caractère absolu des Idées éternelles.
Au vers 5 se trouve un terme qui prouve une fois de plus l’altitude de la pensée symbolique métaphysique d’Eminescu : l’*iconostase* ; opacifiée irrémédiablement (« noircie en ses profondeurs ») du fait de l’achèvement du cycle cosmique, elle représente le lien interrompu entre le « ciel intermédiaire » (dans l’architecture ecclésiale : la nef) et la Présence divine active dans la création (symbolisée par l’autel). Cet « intervalle » — *barzakh* dans l’ésotérisme islamique, *sandhya* dans la tradition hindoue — devenant « inopérant », n’a plus la même fonction d’« unir et séparer » les deux réalités, mais devient un abîme irrémédiable de l’incommune mesure entre elles. Le devenir n’a plus qu’un seul sens : la réintégration dans le Principe de la manifestation universelle, puis, de là, l’extinction dans l’Absolu. L’« échange de bons offices » entre le Ciel et la création, qui légitimait et fondait l’existence de cette dernière, disparaît en même temps que la suppression de la durée, de la condition déterminante temporelle (vers 7) ; la nostalgie de la Substance et la mélancolie de l’Esprit en sont venues à coïncider dans la Grande Paix, là où toute distinction disparaît. L’Être lui-même, principiel, revient au Non-Manifesté par le Non-Être (vers 9). Le « Silence » est ici le symbole évident des Ténèbres divines d’où tout est apparu et où tout s’est éteint.
« Tout périra hormis Sa Face… » affirme le Coran.
*
Le vieux sage « Heidegger », comme le nommait V. Lovinescu, nous rappelle la question fondamentale de Hölderlin : « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? » … ce temps qui ne peut même plus sentir « le manque du Dieu » ; ce Dieu est celui que les anciens nommaient « le Dieu inconnu » — non parce qu’il était inconnaissable, mais parce qu’aucune distinction, aucune qualité ou attribut divin n’était possible ; « Dieu » équivalent, peut-être, de *Brahma Nirguna Nirvishesha* — le Principe absolu de la tradition hindoue.
Un « temps de détresse » parce qu’au XIXᵉ siècle s’est occultée définitivement, tragiquement, la tradition roumaine authentique, lui survivant le contenu le plus important qui pût exprimer l’altitude et l’ampleur spirituelle — pour ceux qui peuvent encore comprendre — si souvent oublié ou simplement collectionné comme toute chose devenue inactuelle : le folklore. Pour Eminescu et pour certains de ses contemporains ce processus est évident, les déterminant à prendre position ; cela explique peut-être aussi les convictions conservatrices qu’ils exprimaient si souvent et surtout si constamment : la lyrique éminescienne, les comédies de I. L. Caragiale qui sont de véritables tragédies déterminées par l’imposition d’une « mentalité » nouvelle, si étrangère à l’esprit roumain, et, non en dernier lieu, le mystérieux, l’incompris Creangă — la personnalité peut-être la plus « caricaturée », en raison de l’incapacité intellectuelle et de l’ignorance propres aux lettrés de son temps ; plus d’un siècle après sa mort se produit une unique « réhabilitation », magistrale du reste, de la part de Vasile Lovinescu ; l’influence de Creangă sur Eminescu est un autre grand mystère de notre littérature.
Un « temps de détresse », une synthèse des déséquilibres et des dysfonctionnements majeurs, au-dessus duquel, souverain, comme un horizon de « la lumière sans déclin », se trouve Eminescu — notre « veilleur » vers la spiritualité authentique, vers la Vérité — c’est pour cela qu’il est « le poète absolu », avec lui « nous avons une chance d’éternité ». »
par Teodoru Ghiondea
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