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9 avril 2018

Chrétien — désambiguïsation

Les plus grands problèmes naissent toujours de l’incompréhension ou de la mauvaise compréhension, lorsque nous nous rapportons à des choses, à des notions et/ou à des concepts et que nous en parlons sans avoir la moindre idée de ce qu’ils sont ni de ce qu’ils signifient. La notion de « chrétien » ne fait pas exception, et cela malgré la proportion écrasante de notre population qui s’arroge encore cette qualité ou qui exprime seulement une « identité » confessionnelle. Beaucoup d’entre nous n’usent que formellement de leur appartenance à cette religion pour célébrer ou commémorer — une fois de plus, s’il fallait encore d’autres formalismes dans notre société formalisée et formolée — des moments de notre vie (baptême, mariage et enterrement). D’autres, plus nombreux encore, profitent de la bonne occasion pour s’enfoncer dans le consumérisme et « socialiser » sur les « réseaux », usant à l’excès de la formule désormais célèbre « puisse-t-il… ».

Mais que signifie en réalité être chrétien ? Comment résumer cette question en quelques mots, alors que depuis deux mille ans des milliers de volumes ont été écrits sur ce sujet par des saints et par de grands savants ? Comment extraire l’essence de l’essence en quelques mots, comme j’ai dû le faire l’autre jour devant un jeune ami, fils d’un ami plus âgé, à qui j’ai essayé de replacer la chose dans un contexte qu’il pût comprendre et qui donnât un sens à sa présence à l’église aux matines du Grand Jeudi ? Comment ne pas perdre l’intérêt et l’attention d’un jeune homme dans de longues discussions théologiques et historiques, sans lui parler de conciles et de saints pères… ou plutôt comment lui donner envie d’en apprendre lui-même davantage ?

En le choquant ! En le choquant par l’évidence de la lettre et de l’esprit de l’Écriture. En énonçant la conclusion, la Vérité, puis en l’argumentant, et en ne parlant qu’à la fin des prémisses, c’est-à-dire en inversant le mécanisme de la logique formelle classique d’une manière compatible avec l’esprit de notre contemporain, esprit foulé par les commandes simples des smart-devices. Et tout cela en quelques minutes… Sinon, tout est perdu.

Je vais essayer en quelques mots de vous choquer vous aussi, mes bons amis, ou plutôt ceux d’entre vous qui n’ont pas déjà été choqués par la Vérité.

Être chrétien ne signifie pas (seulement) être adepte du Christ. Ni même croire au Christ. Être chrétien signifie être le Christ. (Les yeux du jeune homme s’étaient déjà écarquillés à l’énoncé. J’avais réussi à capter son attention ! J’espère n’avoir pas déjà perdu la vôtre…)

L’humanisation (et donc non la seule incarnation) du Seigneur est la possibilité (et non la virtualité) donnée à l’homme de « se déifier », que l’homme soit autant Dieu que Jésus a été homme, comme le disait saint Athanase le Grand. À l’épiclèse (le moment liturgique où l’on sanctifie, où l’on transsubstantie le vin et le pain au sang et au corps du Seigneur) on prononce : « et tu as pris forme d’homme afin que nous prenions, nous aussi, la forme de ta gloire ».

Non par hasard, non par invention… Car tout cela a un fondement scripturaire indéniable, raison pour laquelle je me tairai pour laisser l’évangile du jeune apôtre Jean, « le disciple que le Seigneur aimait », le dire sans équivoque : « Demeurez en moi, et je demeurerai en vous. Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit, s’il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez en moi. » (Jean 15, 4). Deux chapitres plus loin, Jean, rapportant le discours d’adieu que Jésus tint devant lui et les autres apôtres avant son arrestation et sa crucifixion, dit : « Ce n’est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un, — moi en eux, et toi en moi, — afin qu’ils soient parfaitement un, et que le monde connaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. » (Jean 17, 20-23).

Silence !

Relisons encore une fois : « afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous… Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un, — moi en eux, et toi en moi, — afin qu’ils soient parfaitement un… »

Voilà la raison, l’unique raison pour laquelle la prière centrale de la chrétienté commence par « Notre Père, qui es aux cieux… », à savoir la relation directe de filiation entre chaque chrétien authentique et Dieu Lui-même (il est significatif que dans la liturgie le prêtre, avant l’Oraison dominicale, dise depuis l’autel : « et rends-nous dignes, Père, de t’invoquer, toi le Dieu céleste, comme Père et de dire : … », après quoi toute la communauté dit le « Notre Père »).

C’est là, du reste, l’élément de « novation », le saut qualitatif du Nouveau Testament par rapport à la Torah juive : le passage de l’homme du statut de sujet (fût-il le plus aimé des sujets tant qu’il faisait partie du peuple élu) à celui de fils de Dieu, comme le dit encore l’apôtre Jean au chapitre premier de son évangile : « Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. » (Jean 1, 12-13). On passe de la possibilité de réaliser la ressemblance par la sainteté (« Soyez saints, car je suis saint. » — Lévitique 11, 44) à la déification par l’identification aux énergies incréées de la Divinité (sinon à l’identité même avec la personne trinitaire du Fils) : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui. Comme le Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi. » (Jean 6, 56-57). Tel est le but primordial du sacrifice de Celui dont certains d’entre nous disent qu’il fut Dieu venu en chair, et telle est la finalité de la communion — de la com-union, du devenir-partie — au corps et au sang du Seigneur, qui confirme le saut qualitatif par rapport à la réalisation vétérotestamentaire, saut souligné par l’évangéliste lui-même au verset suivant : « C’est ici le pain qui est descendu du ciel. Il n’en est pas comme de vos pères qui ont mangé la manne et qui sont morts : celui qui mange ce pain vivra éternellement. » (Jean 6, 58)

Je sais… cela paraît folie. Mais comment la Vérité pourrait-elle être perçue par un monde fou ?

Je ne développerai pas davantage ce sujet ici et maintenant, car je ne veux pas vous ennuyer. J’espère seulement qu’avant de rentrer dans l’agitation stérile quotidienne, cette Pâque soit pour chacun de nous, sinon (encore) le moment du passage du formel et du formalisme religieux à l’effectivité spirituelle, du moins le passage à un autre niveau de compréhension de la notion de chrétien… en son sens premier, originel… ce sens « scandale » pour les juifs et « folie » pour les « païens », comme le disait l’apôtre Paul (I Corinthiens 1, 23). Car si nous comprenons que pour un chrétien « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jean 17, 3), et donc que la « vie éternelle » s’acquiert par la connaissance, et que « le royaume des cieux est forcé, et ce sont les violents qui s’en emparent » (Matthieu 11, 12), alors seulement nous comprendrons ce que signifie être chrétien.

« Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ! »

Christ est ressuscité !

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